77 000 hectares sont partis en fumée en Espagne et 42 000 hectares en Gironde. Les pompiers et la sécurité civile de toute l’Europe luttent héroïquement contre les flammes. Mais partout le constat est accablant : les moyens ne sont plus au niveau.
En France, la flotte de Canadair est vieillissante et partiellement clouée au sol par les pannes. À certaines périodes, seuls trois avions sont opérationnels[1]. Ce n’est pas raisonnable.
Au-delà des incendies, la pollution de l’air provoque chaque année 350 000 décès en Europe et des milliers de maladies. La facture de nos émissions carbone pour la santé et l’environnement s’élèverait jusqu’à 420 milliards d’euros annuels.
Après des décennies d’incurie, nous devons changer de braquet.
Dans les années à venir, les mégafeux ne seront plus l’exception, mais bien la norme. Face à cette nouvelle réalité, nous devons bâtir la résilience climatique du continent.
L’urgence : Mettre à niveau la lutte anti-feu européenne
D’abord, il y a urgence à renouveler les flottes européennes de canadair, amputées par les pannes récurrentes des appareils vieillissants.
Surtout, il n’est pas raisonnable que la protection de nos concitoyens repose sur les capacités de production d’une unique compagnie canadienne.
Nous devons bâtir le “Canadair européen” en accélérant le financement et le développement des projets d’avions européens, comme ceux d’Hynaero ou de Kepplair.
Pour ce faire, nous devrons :
- Tripler le budget de la protection civile européenne, qui doit passer de 3.3 milliards pour 2021-2027, à plus de 10 milliards après 2028.
- Mobiliser l’emprunt commun pour la défense (SAFE) et le Pool européen de Solidarité : pour commander des avions de transport stratégique type A400M (à double-usage civil et militaire), sur lesquels équiper des kits bombardier d’eau et de retardement des feux.
- Mobiliser le fonds européen pour la compétitivité pour faire décoller les projets d’avions européens et renforcer les services de Copernicus (le service d’observation satellite de la terre de l’UE), élément clé pour la surveillance des incendies ;
Les avions bombardiers d’eau devront être épaulés par les hélicoptères, mais aussi demain par des drones tactiques de surveillance et de lutte anti-feu, complémentaires et peu coûteux.
On ne peut plus continuer à privatiser les profits et à socialiser les conséquences du changement climatique
Une approche systémique s’impose pour repenser le financement de la résilience face au changement climatique
Avec une dette publique qui s’élève à 117 % du PIB et 44% de taux de prélèvement obligatoire, on ne peut raisonnablement pas demander au contribuable de financer le contrecoup des profits issus de la pollution.
Nous devons enfin appliquer le principe du pollueur-payeur :
En effet, les grands groupes pétroliers ont gagné beaucoup d’argent grâce au droit d’émettre du CO2 sans frais. Ils doivent contribuer à nous protéger des conséquences du réchauffement : au deuxième trimestre 2026, TotalEnergies a annoncé un résultat net de 5,2 milliards d’euros.
Notre principal outil pour rétablir l’équilibre pollueur-payeur est le marché européen des quotas carbone. Dans sa version actuelle, il rapporte 30 à 40 milliards par an, dont environ 2 milliards pour la France.
Dans sa révision en cours, nous devons élargir son assiette à la totalité des vols décollant d’Europe, y compris l’aviation d’affaires tout en fléchant les recettes vers la lutte contre le changement climatique et la résilience.
Plus largement :
- Les 110 milliards de subventions aux énergies fossiles versés chaque année dans l’UE doivent être réaffectés à la lutte contre le changement climatique et ses conséquences.
- Les plateformes de e-commerce profitent du marché unique, elles doivent elles aussi contribuer à son bon fonctionnement : par une taxe renforcée à l’import et l’instauration d’une taxe à la livraison dans les zones à faibles émissions.
Cette manne financière doit renforcer la résilience européenne face aux catastrophes :
La résilience de nos forêts face aux incendies repose aujourd'hui sur des fonds européens dont la pérennité n’est pas garantie au sein du prochain cadre financier pluriannuel européen.
- Le FEADER[2], deuxième pilier de la PAC, cofinance avec l'État et les Régions, la création de pistes pour l'accès des secours, l'installation de points d'eau et de citernes, les coupures de combustible qui ralentissent la propagation des feux, ou encore le reboisement avec des essences plus résistantes à la sécheresse.
- Le FEDER[3], au sein de la politique de cohésion, finance des infrastructures de prévention des risques naturels à plus grande échelle, comme des pistes d'accès et d'évacuation en zones à risque, des réserves d'eau mutualisées ou des systèmes de surveillance des forêts.
Or, dans sa proposition de budget européen pluriannuel 2028-2034, la Commission prévoit de fondre ces deux piliers historiques dans des plans nationaux uniques, avec une PAC amputée de 20 % et des fonds de cohésion réduits de 12 %.[4] Elle supprime également le programme LIFE, qui finance aujourd’hui des projets de restauration des écosystèmes forestiers après incendie et de sylviculture adaptée au changement climatique.
Nous devons sanctuariser ces crédits, comme le Parlement européen l’a inscrit dans son rapport du 28 avril[5] : la prévention des feux de forêt ne doit pas être une variable d'ajustement budgétaire.
Un filet assurantiel européen face aux catastrophes climatiques
Enfin, l'Europe assure mal ses catastrophes. Entre 1980 et 2024, à peine un quart des pertes économiques liées aux événements extrêmes ont été couvertes par une assurance, (17 % des citoyens européens sont couverts aujourd’hui) selon l'Autorité européenne des assurances (EIOPA).
L'an dernier, malgré une saison d'incendies historique - la pire en trente ans pour l'Espagne, avec des feux sévères en France, en Italie, en Grèce et au Portugal - aucun sinistre incendie n'a dépassé le seuil symbolique du milliard de dollars de pertes assurées sur le continent.
Les forêts brûlent, les habitants trinquent, mais l'essentiel de la facture échappe aux assureurs et retombe donc sur les ménages et les finances publiques.
Face à ce constat, le Mécanisme européen de stabilité (MES) et l'EIOPA ont présenté en avril 2026 un projet à deux étages, qu’il convient de mettre en place avant l’été prochain :
Un premier pilier sous la forme d’un pool de réassurance à l'échelle européenne : les assureurs et les régimes nationaux y versent une prime calculée selon le risque réel. L'intérêt est simple : un feu de forêt en Grèce et une inondation en Belgique ne surviennent pas le même jour ni au même endroit. En mutualisant les risques par péril et par zone géographique à l'échelle du continent, le pool permet d'utiliser le capital disponible bien plus efficacement qu'à l'échelle d'un seul pays.
Le second pilier serait un filet de sécurité pour les événements qui dépassent les capacités du pool - une méga-catastrophe, ou plusieurs pays frappés en même temps. Grâce à sa notation de crédit élevée, le MES pourrait alors emprunter sur les marchés à des taux avantageux et prêter ces fonds au pool, qui les redistribue aux assureurs et régimes nationaux.
La capacité nécessaire pour ce dispositif se situerait entre 10 et 65 milliards d'euros selon l'étendue des risques couverts — un montant qui reste modeste au regard de la facture croissante des catastrophes, mais qui pourrait changer la donne pour des millions d'Européens aujourd'hui non couverts.
Nous ne sommes donc pas condamnés à regarder l’été 2026 se répéter ad vitam aeternam : le profit issu de la pollution doit être socialisé à cet effet et la solidarité européenne se matérialiser.
[1] Rapport général n° 139 (2025-2026), tome III, annexe 28, volume 2, déposé le 24 novembre 2025 sur le Projet de loi de finances pour 2026 (Sécurité civile).
[2] Fonds européen agricole pour le développement rural
[3] Fonds européen de développement régional
[4] Sénat, rapport d'information n° 25-532, Sur les négociations sur le cadre financier pluriannuel (CFP) 2028-2034.
[5] Rapport intérimaire du Parlement européen sur le sur la proposition de cadre financier pluriannuel pour la période 2028-2034.