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Tribune : Après l’humiliation du Bureau ovale, l’heure du « Full European Jacket »

Tribune publiée dans l'Opinion le 5 mars 2025

En l’absence de crise, la construction européenne reste à l’arrêt. Mais en quelques minutes, l’humiliation de Volodymyr Zelesnky par Donald Trump a peut-être changé la donne pour les années à venir.


L’heure du réveil européen

L’Europe a toujours progressé à travers les crises : les subprimes ont forcé au sauvetage collectif du système bancaire, le Brexit a permis la résilience de l’Union des 27, et la pandémie mondiale l’a vue procéder aux achats communs de vaccins alors que la santé ne fait pas partie de ses compétences...

Aujourd’hui, trois crises majeures pèsent sur l’Europe : le changement climatique alors que nous sommes les derniers garants des Accords de Paris, la crise industrielle avec la guerre commerciale menée sur deux fronts avec les États-Unis et la Chine, et la crise géopolitique quand se ferme le parapluie américain et la Russie menace.

Face à ces crises, l’Union européenne doit prendre en main son destin. La séquence hallucinante du bureau ovale a légitimé un concept jusqu’alors honni par nos partenaires : celui d’une souveraineté européenne.


La première puissance économique verte

La première étape est de doter le continent de la capacité de s’alimenter, de produire et d’agir en toute indépendance et de manière vertueuse. Le Clean Industrial Deal récemment présenté par la Commission européenne a - timidement - ouvert la porte à une réindustrialisation écologique avec la mobilisation de plus de 100 milliards d’euros au sein d’une Banque européenne de la décarbonation ou encore l’instauration d’un début de Buy European Act, ouvrant une dynamique en faveur des produits européens.

À travers la poursuite des objectifs du Pacte vert, l’Europe commence à dépasser le dogme ordolibéral pour transformer l’impératif climatique en vecteur de prospérité commune.


Créer un n​ouveau rapport de force commercial

L’Europe est aussi sommée de se réveiller et d’adopter une vision lucide de sa politique commerciale : la fable du commerce mondial vecteur de paix et de démocratie a fait long feu.

Après l’annonce par les États-Unis des barrières douanières à hauteur de 25 % sur les produits européens, l’Union européenne doit riposter en rendant coup pour coup à un « partenaire » commercial qui ne comprend rien d’autre que le rapport de force. 

Le retournement américain pousse l’Union européenne vers de nouveaux partenaires, n’ayant pas forcément le même niveau d’attente quant aux normes sociales et climatiques. C’est le cas du projet d’accord UE-Mercosur qui menace la forêt amazonienne et les filières agricoles françaises.

C’est en passant du libre-échange anachronique au juste-échange que nous construirons un nouveau modèle de puissance.


Un nouvel espoir

Chacun sait qu’on ne peut construire une indépendance totale « sans fusils ni canons ». L’occasion est donnée de solder soixante-quinze ans de rendez-vous manqués dans la construction d’une véritable Europe de la défense. Le futur chancelier allemand Friedrich Merz, atlantiste convaincu, a clamé la nécessité de l’indépendance vis-à-vis des États-Unis tandis que le premier ministre britannique, Keir Starmer, a assumé une divergence avec l’Oncle Sam.

L’heure de réarmer l’Europe est venue.


Full European Jacket

La construction d’une défense européenne passe par trois chantiers : l’indépendance industrielle, le financement et une diplomatie adaptée.

L’industrie d’armement européenne doit devenir complètement indépendante des États-Unis. L’exemple des avions Gripen suédois, dotés de moteurs américains et menacés d’interdiction de ventes de la part des États-Unis rappelle ce qui devrait pourtant être une évidence : l’armée européenne ne peut être réellement souveraine qu’en privilégiant du matériel européen.

Le plan Rearm Europe, présenté par Ursula von der Leyen le mardi 4 mars d’un montant cumulé de 800 milliards d’euros peut constituer à cet égard une opportunité, à la condition qu’un Buy European Act canalise l’investissement vers le Made in Europe.

Sur le plan national, la France doit s’interroger sur l’usage qu’elle fera de son statut de puissance nucléaire et de son extension pour protéger ses alliés et voisins.  

Enfin, alors que la France et le Royaume-Unis envisagent l’envoi de troupes européennes en Ukraine et que l’OTAN est en état de « mort cérébrale », la création d’un commandement intégré pourrait être demain la condition d’une sécurité et d’une souveraineté enfin assumées des Européens.

François Kalfon
Député européen (S&D)


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